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Claude Malhuret : IVG - Réunion du Parlement en Congrès à Versailles

04 mars 2024

Projet de loi constitutionnelle relatif à la liberté de recourir à l'interruption volontaire de grossesse - Voir le dossier législatif



Madame la Présidente du Congrès,

Monsieur le Président du Sénat,

Monsieur le Premier ministre,

Mesdames et Messieurs les Ministres,

Mes chers Collègues,

 

Je ne vais pas vous parler aujourd'hui de droit constitutionnel. Je voudrais, si vous me le permettez, vous raconter une histoire. Une histoire que je n'ai jamais racontée.

 

J'avais vingt-cinq ans, j'étais coopérant. Médecin-chef d'un petit hôpital dans un coin perdu d'un pays du Sud. Hôpital est un bien grand mot car les maigres équipements dont il disposait l'auraient à peine fait classer chez nous comme un dispensaire, quant à Médecin-chef, titre ronflant puisque, en fait, j'étais tout simplement le seul médecin dans cette circonscription de cinquante mille âmes, avec une équipe d'infirmiers formidables, habitués à travailler seuls pendant le semestre ou l'année qui séparait habituellement le départ d'un coopérant français de l'arrivée de son successeur.

 

Un jour, après avoir entendu du remue-ménage dans le couloir, j'ai vu surgir dans mon bureau une jeune femme, 17-18 ans peut-être, dont je me rappellerai toujours le visage. Les joues rondes d'une adolescente, toutes rouges et inondées de larmes, essoufflée, une expression mêlée de terreur et d'incompréhension dans le regard. Les cheveux décoiffés, les vêtements de travers comme si elle venait de se débattre, les bras maintenus par deux gendarmes qui l'encadraient et la poussaient dans la pièce sans ménagement.

 

Le matin même un voisin, intrigué par le manège de chiens errants qui s'acharnaient à gratter la terre près de sa maison, s'était approché et avait découvert le cadavre d'un nouveau-né à peine enfoui dans le sol. L'enquête n'avait pas été bien difficile et l'on me demandait désormais d'examiner la suspecte pour savoir si elle venait ou non d'accoucher. J'étais pétrifié. Il s'agissait d'un infanticide, bien sûr et la loi me commandait de m'exécuter. Mais je savais aussi parfaitement pourquoi cette jeune femme était là, dans un pays comme tant d'autres, où fille-mère, c'était le mot de l'époque, signifiait bannissement social et déshonneur pour la famille, où l'avortement était interdit et sévèrement puni, et d'ailleurs comment cette quasi-enfant aurait-elle pu se confier à quiconque pour trouver une faiseuse d'ange. J'imaginais sa vie au cours des derniers mois, engrossée par un séducteur de barrières, peut-être, comme souvent, par un parent, découvrant d'abord effrayée son retard de règles puis voyant son ventre s'arrondir et masquant sa grossesse avec de plus en plus de mal, accouchant seule en se cachant, enterrant maladroitement l'enfant sur place, folle de douleur et de culpabilité, puis rentrant chez elle et lavant ses vêtements dans la terreur d'être découverte. Et puis les chiens, le voisin découvrant le cadavre, les gendarmes et désormais le médecin, moi.

 

Je suis resté longtemps assis, le visage caché dans les mains, cherchant désespérément comment éviter l'inévitable. Seules la jeune femme et l'infirmière étaient restées près de moi, parlant ensemble dans leur langue que je ne comprenais pas.

 

Au bout d'un moment, sollicité par les gendarmes qui s'impatientaient, l'infirmier major est entré dans la pièce suivi par l'un d'eux. Surpris par la scène, pressé par le brigadier et n'ayant manifestement pas la même vision du monde que moi ni les mêmes scrupules, avant que j'aie pu faire un geste, il s'est approché de la jeune femme, a abaissé son soutien-gorge et pressé son mamelon, d'où a giclé le lait qui confirmait le diagnostic et les soupçons. Je revois encore cette adolescente, redoublant de pleurs, ressortir accablée entre ses deux gardes. Je repense souvent à elle et à ses yeux d'animal traqué et moi, me demandant combien d'années de prison pour un infanticide et surtout combien d'années de culpabilité, peut-être toute une vie, pour avoir tué son enfant.

 

Des histoires comme celle-là, je pourrais vous en raconter d'autres si nous en avions le temps. Des avortements clandestins qui se terminent mal, des condamnations, des stérilités définitives.

 

Chez nous, aujourd'hui, ces histoires n'existent plus depuis la loi Veil. Et les interventions de ceux qui m'ont précédé ont porté notamment sur le fait de savoir si la liberté de l'IVG risque un jour d'être remise en question.

 

J'ai voulu aborder un autre versant de ce débat. Et vous dire que 40% au moins des femmes dans le monde vivent dans des pays où les drames tels que celui que je vous ai retracé continuent, parce que rien n'a changé.

 

En étant le premier pays au monde à garantir cette liberté dans notre Constitution, nous allons susciter, là où nous sommes encore sinon un exemple du moins une référence, des débats, des prises de position, des avancées j'espère, qui rapprocheront le jour où, comme ici, les femmes seront libérées de la peur, de la culpabilité et de l'impuissance à maîtriser leur destin.

 

Au moment de voter mercredi dernier au Sénat, j'ai revu, une fois de plus, le visage de cette jeune femme dont la vie et celle de son bébé ont été anéanties. Et je le reverrai tout à l'heure lorsque j'irai voter à nouveau. En espérant que mon vote soit utile non seulement aux millions de femmes que la loi protège en France, mais aussi aux millions de celles dans le monde qu'aucune loi ne protège.

 

Comme moi, tous les Sénateurs de mon Groupe se prononceront en leur âme et conscience. Très majoritairement, nous voterons ce texte.

 

Je vous remercie.

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Interventions au Sénat

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