Claude MALHURET : Débat après la Déclaration du Gouvernement sur la politique migratoire

Mis à jour : janv 3


Monsieur le Président,

Monsieur le Premier Ministre, Mesdames et Messieurs les Ministres,

Mes chers collègues,

Fallait-il ouvrir ce débat ? Pour les professionnels de l’indignation, c’est non. Le seul mot d’immigration, tel le marteau du médecin sur un tendon rotulien, déclenche la phrase réflexe : « Vous faites le jeu du Front National ». Les donneurs de leçons, qui aiment les mots pompeux, en ont trouvé un qui fait florès depuis quinze jours : Il paraît qu’Emmanuel Macron triangule. Ils veulent dire par là qu’il braconne sur les terres des autres. Je ne sais pas où est-ce qu’il y a un triangle, mais passons !

Quand est-ce que les détenteurs du monopole du cœur comprendront ce qui les a entraînés en salle de réanimation idéologique : l’angélisme et le victimisme qui mettent les faits en fuite et qui ont conduit, en déclarant tabous l’immigration et d’autres sujets, à ce que les classes populaires leur tournent les talons, comme on abandonne un matelas usé devant sa porte.

Le réel ne cessant pas d’exister parce qu’on l’ignore, on laisse à l’extrême-droite le champ libre pour propager, avec une fixité de poteau indicateur, ses absurdités montées sur des échasses et ses pulsions xénophobes. Nous venons d’en avoir un exemple tout à l’heure. C’est ainsi que les populistes sont aujourd’hui aux portes du pouvoir.

Je ne vois donc pas de raison de me mêler au chœur des pleureuses et je vais parler de la politique migratoire et de l’intégration.

Bien sûr ce débat n’est pas sans risques. Premier danger, les deux bouts de l’omelette comme disait Alain Juppé sont en embuscade.

« Ouvrez les frontières ! » contre « Immigration zéro !», les fonds de commerce du gauchisme irresponsable et de l’extrême droite intolérante - deux rhinocéros au cuir épais, à la vue basse et toujours prêts à charger - vont ressurgir. Et l’opposition républicaine, à gauche comme à droite, sera tentée de pimenter ses discours d’un peu de cette radicalité. Je voudrais inviter à y renoncer. Voici quarante ans que l’immigration est l’exemple même de l’impuissance publique. Quarante ans que nous faisons ce que dénonçait Richelieu, qui disait : « Faire des lois et ne pas les exécuter, c’est autoriser ce que l’on veut interdire ». Ceci doit nous inciter à l’humilité.

Le deuxième danger c’est le risque Dalida : « Paroles, paroles ». Les français veulent des actes.

Il y a d’abord ce dont ils ne veulent plus. Ils ne veulent plus voir à la télévision des réfugiés noyés et échoués sur les plages après avoir été abandonnés par les passeurs. Ils ne veulent plus voir les pays européens se livrer à des querelles de cour d’école chaque fois qu’arrive un bateau de migrants. Ils ne veulent plus voir Calais et Vintimille. Ils ne veulent plus voir les centaines de tentes alignées le long des boulevards et des quais. Ils ne veulent plus voir les prostituées albanaises ou africaines, esclaves tragiques de mafias dont on avait cru notre pays débarrassé à jamais.

Ce que veulent les français, c’est d’abord comprendre. Ils voient bien que le maintien des illégaux sur notre territoire est un fléau pour les sans-papiers eux-mêmes, forcés à la précarité et à la clandestinité, et une épreuve pour la population, contrainte de voisiner avec les squats ou les ghettos. Ils souhaitent donc que les reconduites à la frontière soient effectives. Les français ont compris que le sujet n’est pas seulement national mais européen, mais ils ne comprennent pas que l’Europe n’ait ni le mandat ni les moyens de le traiter. Frontex va voir ses effectifs passer de 2 000 à 10 000 agents. Très bonne nouvelle. Moins bonne quand on apprend que le chiffre de 10 000 sera atteint en 2027. Les français veulent qu’on trouve des solutions pour faire cesser le détournement des procédures d’asile. Quand les deuxième et troisième nationalités par le nombre sont les albanais et les géorgiens, pays considérés comme « sûrs », c’est le signe que là aussi les mafias et les passeurs ont mis la main sur le système.

Mais l’essentiel est ailleurs. Le Président de la République l’a parfaitement compris, mais le sujet est tellement inflammable qu’il a dû l’aborder, comme disait Nietzsche, avec des pattes de colombe. Il l’appelle l’« insécurité culturelle ». En langage direct ça veut dire : « la crise de l’intégration ».

Au début des années 80 sont apparus deux mouvements de jeunes antiracistes. Leurs buts étaient les mêmes, mais les méthodes les opposaient. La première, France plus d’Areski Dahmani, avait pour mot d’ordre l’intégration républicaine. Son slogan : « Nous voulons le droit à la ressemblance ». La seconde, SOS racisme, proposait le multiculturalisme. Abreuvée de subventions, surmédiatisée par tous les relais du jacklanguisme triomphant, elle fit une entrée fracassante dans le paysage politico-intellectuel. France plus, privée de tous moyens, disparut.

Au début des années 2000 un nouveau président d’SOS racisme, Malek Boutih, homme de gauche responsable, propose un virage à 180 degrés, s’oppose radicalement à ce qui était devenu le politiquement correct multiculturel, condamne le différentialisme et fait l’éloge de l’intégration républicaine. Mais le mal était fait et Malek Boutih sera rapidement congédié. Le victimisme et le dolorisme sont devenus l’alpha et l’omega du discours d’une certaine intelligentsia sur l’immigration. Un discours qui aboutit, au prétexte d’atténuer le déracinement des immigrés, à les laisser à la discrétion de leur communauté. Un discours qui, au nom de la tolérance, renonce à les protéger contre les abus de la tradition dont ils relèvent. C’est ainsi que la France est devenue un pays où montent chaque jour un peu plus le communautarisme et les discours anachroniques de l’indigénisme, de la racisation ou de l’islamo-gauchisme.

Le défi de l’intégration, est immense, comme l’indiquent les sondages récents selon lesquels 27% des musulmans pensent que la charia est supérieure aux lois de la République française. Mais ce chiffre montre aussi que la grande majorité d’entre eux pense le contraire. Et les très nombreux exemples chez les enfants et les petits enfants d’immigrés de parcours scolaires et professionnels réussis - chacun d’entre nous en connaît autour de lui – apportent un démenti aux victimocrates qui expliquent l’échec de l’intégration par les obstacles rencontrés. Démenti encore plus éclatant celui des centaines de milliers de boat people asiatiques, arrivés eux aussi dans les années 80 sans connaître un mot de notre langue. Dès la deuxième génération ils ont atteint le niveau d’études et de revenu des français. Leur « chance », si l’on peut dire, c’est que notre modèle, ils en avaient rêvé des années contre la tyrannie qu’ils fuyaient par tous les moyens, comme ils me le disaient lorsque, Président de médecin sans frontières je travaillais dans les camps de réfugiés du Viêt-Nam, du Cambodge et du Laos. Ils ne sont pas prêts à gober le discours doloriste qui coupe les ailes en justifiant tous les échecs par l’excuse de la condition sociale.

Voilà les défis qui vous attendent, Monsieur le Premier Ministre. Et l’on ne peut que vous souhaiter de les relever, parce que si, au bout de quarante ans, vous échouiez à votre tour, alors demain ce pourrait bien être aux rhinocéros à la vue basse que les français s’en remettent pour les régler.

Une dernière question enfin : les vagues précédentes d’immigration du début du XXème siècle concernaient des arrivants aux cultures proches des nôtres. Mais s’ils ont été à l’époque assimilés rapidement, c’est aussi parce que la France était sûre de son modèle républicain, de sa conception de la laïcité, de sa façon de vivre ensemble et de sa place dans le monde. Le plus grand défi aujourd’hui n’est-il pas de réussir l’intégration dans un pays qui voit ces valeurs s’estomper, comme s’efface peu à peu, à la surface de la mer, un visage de sable ? Le plus grand défi n’est-il pas celui de convaincre français comme immigrés que ces valeurs ne sont pas seulement celles du passé, mais aussi celles de l’avenir ? Cette question n’est pas posée qu’à vous, Monsieur le Premier Ministre, elle est posée à chacun d’entre nous. Elle est posée à notre démocratie.


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