Claude Malhuret - Article 50-1 : déclaration du Gouvernement portant sur le rôle de la France dans la prévention et la résolution des crises politiques internationales, notamment au Venezuela
- Les Indépendants
- il y a 3 jours
- 5 min de lecture
19 janvier 2026
Monsieur le Président,
Madame et Monsieur les Ministres,
Mes chers Collègues,
Ce monde nouveau est en train de naître sous nos yeux, et nous peinons à le comprendre. La première puissance de la planète, garante de l'ordre actuel, est devenue celle qui le conteste. Elle était notre alliée, elle est aujourd'hui notre adversaire, avant de devenir peut-être demain notre ennemie. Elle était un rempart contre les dictatures, elle semble sur le point d'en devenir une.
Si nous peinons à comprendre, c'est d'abord parce que le trumpisme est une incohérence, une doctrine simpliste et des actes qui ne cessent de la démentir. L'isolationnisme est revendiqué avec les droits de douane ou la traque des étrangers. Pourtant, jamais aucun président n'a commis autant d'ingérences.
En un an, il a effectué autant de frappes aériennes que Biden durant tout son mandat : guerre Israël-Hamas, bombardement de l'Iran, frappes au Nigeria, en Somalie, au Yémen, en Syrie, au Venezuela. Il se proclame président de la paix et candidat au prix Nobel, tout en menaçant de nouvelles interventions : Canada, Groenland, Cambodge, Cuba, Colombie et Mexique. Le seul pays dont il se désengage, c'est l'Ukraine.
Et les pourparlers qui traînent, les concessions à Poutine, le lâchage des Européens sont tels qu'ils finissent par rendre crédibles ceux qui l'accusent d'être Krasnov, cet agent russe recruté dans les années 90 et objet d'un kompromat.
La deuxième absurdité, c'est l'absence totale de persévérance dans l'action. Trump se targue d'avoir arrêté huit guerres en un an. Ce n'est le cas d'aucune d'elles. Au mieux, des cessez-le-feu fragiles. Au pire, des combats qui continuent. Et nulle part, aucun traité de paix n'a été signé.
L'important n'est pas le résultat, mais les bonnes images pour la télé. Trois petits tours et puis s'en va. Sa politique extérieure est celle d'un enfant de quatre ans qui pleure pour obtenir le baigneur vu dans la vitrine et qui le jette trois jours plus tard dans une malle après lui avoir arraché une jambe.
Incompréhensible est la volonté de casser le système international mis en place par les États-Unis depuis 1945, que dans un délire paranoïaque, les Trumpistes interprètent comme un complot du monde entier contre leur pays. Incompréhensible, en dehors d'une hypothèse psychiatrique, la condamnation obsessionnelle de tout ce qu'ont fait avant lui tous ses prédécesseurs.
Incompréhensible, l'attaque de ses alliés séculaires pour reprendre langue avec les dictateurs en guerre contre l'ordre occidental, le mépris du droit international au profit de ce qu'il appelle sa morale personnelle, la destruction du multilatéralisme et le retrait de dizaines d'institutions qui donnaient aux USA une influence mondiale pour se replier sur leur pré carré, d'où ils ne sortent que pour lâcher quelques bombes.
Et enfin le pire, le renforcement du crédit de la Chine, seul rival crédible aujourd'hui et premier danger pour les démocraties. La Chine totalitaire, gagnante dans l'affaire des droits de douane, qui apparaît aux yeux du monde comme une puissance stabilisatrice face à un monstre militaire et technologique frappant au gré des humeurs de son président avant de se désintéresser du chaos qu'il vient de créer.
Voilà où en sont les États-Unis en 2026. Pour l'Europe, cette situation est tragique. Son principal allié est devenu un adversaire, l'OTAN au bord du gouffre, les menaces sur un de ses territoires, la guerre commerciale, le lâchage de l'Ukraine que nous peinons à compenser.
Tout cela, aggravé par les leçons de morale du génie des Appalaches, un vice-président aux manières de Rottweiler, venu avec l'air condescendant des imbéciles, nous sauver de nous-mêmes et nous sommer d'adopter la morale de sa bigoterie conservatrice.
Ce constat, chacun le connaît. Il reste à l'interpréter. Pourquoi Trump est-il prêt à s'essuyer les pieds sur l'Europe au Groenland ? Pourquoi Poutine a-t-il cru qu'il pourrait envahir l'Ukraine sans réaction ? Pourquoi les Chinois inondent-ils l'Europe de leurs produits en trouvant toujours une porte d'entrée complaisante ? Pourquoi l'Europe, dont le PIB est comparable à celui des États-Unis ou de la Chine et dix fois supérieur à celui de la Russie, est-elle traitée comme quantité négligeable ?
Parce que l'Europe n'est ni un pays, ni une puissance, ni même une confédération. Dépendante énergétique de la Russie, dépendante militaire des États-Unis, dépendante commerciale de la Chine, son contresens historique sur l'histoire des trente dernières années l'amène à s'effacer de l'histoire du monde comme, à la limite de la mer, un visage de sable.
Ses réalisations sont pourtant remarquables. La paix entre anciens ennemis, la libre circulation, le marché unique et la monnaie unique, la protection des droits fondamentaux, la politique sociale la plus généreuse.
Mais elle n'a pas su répondre à trois problèmes majeurs : garantir sa propre sécurité, produire un système de décision efficace et s'inscrire dans la grande révolution du XXIe siècle, la révolution technologique, cognitive et financière. Si nous ne parvenons pas à relever ces défis, l'alternative sera simple : la vassalisation auprès de nos alliés ou la soumission à nos ennemis.
Les solutions sont parfaitement identifiées. Un réarmement qui suppose une réindustrialisation et des investissements massifs pour devenir une Europe puissance militaire, un saut fédéral avec entre autres l'extension des décisions à la majorité qualifiée pour devenir une Europe puissance politique, enfin la mise en œuvre des rapports Draghi et Letta pour devenir, ou plutôt redevenir, une Europe puissance économique et commerciale.
Tout le monde sait cela, mais rien ne se passe. Depuis 2022, le président de la République a annoncé que la France et l'Europe entraient en économie de guerre. Quatre ans plus tard, les industriels nous disent que les commandes ne sont pas là.
L'Ukraine ravagée par la guerre arrive aujourd'hui à produire 60% de ses besoins militaires. Nous n'avons fait aucun saut quantitatif ou qualitatif. En économie, tout le monde sait que la grande œuvre européenne, le marché unique, reste bien loin des objectifs de 1993 et que d'immenses barrières restent en place.
Quant à la révolution technologique, nous sommes à des années-lumière de la mise en place des instruments financiers indispensables pour rattraper les États-Unis et la Chine.
Devant le danger qui se rapproche, nous avons commencé à réagir. Des milliards d'aides à l'Ukraine ont été votées pour pallier la trahison trumpiste. Une coalition des volontaires a été créée pour se soustraire au chantage des complices de Poutine au sein même de l'Europe. Nous avons commencé la mise en œuvre du rapport Draghi.
Mais hélas ! Nous n'avons pas osé saisir les avoirs russes gelés. Nous avons refusé Sky shield, qui pourrait protéger les femmes et les enfants ukrainiens qui meurent chaque jour sous les bombes du criminel de guerre. Et enfin, deux ans après sa publication, 10% seulement du rapport Draghi ont été mis en œuvre.
Les menaces sur le Groenland sont une épreuve de vérité. L'instrument anti-coercition a été proposé. Il est adapté à la situation, comme l'est l'exercice Arctic Endurance. Le risque est important, mais le risque opposé est plus grand encore, et c'est l'occasion ou jamais de prendre l'initiative.
Trump n'est pas éternel. Sa cote s'enfonce chaque jour. Les Américains, à Minneapolis et ailleurs, relèvent la tête contre les violences de celui dont ils condamnent chaque jour un peu plus, le rêve d'un césarisme qui ressemble de plus en plus à un techno-fascisme.
Trump n'a pas les moyens politiques de mettre ses menaces à exécution. S'il fait l'erreur d'envoyer des troupes, ce sera le signal de son impeachment et ce sont les leaders républicains au Congrès qui viennent de le dire. S'il recule, ce sera le signal pour tous les Américains que l'on peut arrêter la marche vers l'autocratie.
Pour les Européens, laisser annexer le Groenland signifierait que nous avons accepté la soumission. S'y opposer serait la première marche de notre résistance, puis de notre redressement. Nous savons qu'il en faudra beaucoup d'autres.








