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Claude MALHURET : Débat après la déclaration du Gouvernement relatif à l'évolution de la crise


Monsieur le Président du Sénat,

Monsieur le Premier Ministre,

Mes Chers Collègues,


Une de ses patientes se confie un jour à Freud : « Docteur Freud, je n’arrive pas à élever mon fils. Je ne peux rien en tirer. S’il vous plaît, donnez-moi un conseil sur la façon de l’éduquer. » Et Freud lui répond : « Oh ! Ne vous inquiétez pas Madame, quoi que vous fassiez vous ferez mal ».


Cette anecdote m’est revenue en mémoire mardi lors de la réunion à laquelle vous avez invité, Monsieur le Premier Ministre, les Présidents de tous les partis et de tous les groupes parlementaires. Tous ou presque vous ont expliqué que de toutes façons vous feriez mal. Au point que François Bayrou a résumé la réunion en vous disant devant tout le monde à la fin : « Vous savez maintenant qu’être Premier Ministre ça consiste à se faire engueuler ».


Je ne me suis pas joint au chœur des plaignants et je ne le ferai pas aujourd’hui, et je vais vous expliquer pourquoi. Il y a quelques jours je demandais à Edouard Philippe, votre prédécesseur, ce qui lui avait paru le plus dur quand il avait à gérer la crise et il m’a répondu : « La même question a été posée à Churchill au sujet de la deuxième guerre mondiale » et Churchill disait : « Le plus dur c’est de prendre des décisions quand un tiers des informations dont vous disposez sont incomplètes, un tiers sont contradictoires et un tiers sont fausses ».


Ce qui frappe le plus dans cette épidémie, ce n’est pas que tout le monde ait été dans le brouillard au début. Un virus inconnu surgit et tout le monde patauge, c’est normal. Mais il y a quelques semaines, pendant l’accalmie, tout le monde, scientifiques, politiques, journalistes, disait : s’il y a une deuxième vague, maintenant nous sommes beaucoup mieux préparés pour y faire face, nous avons retenu les leçons de la première. La deuxième vague est arrivée et elle nous désoriente, rien ou presque ne se passe comme prévu. Ici comme ailleurs.


Je vous conseille la lecture de l’excellent rapport de l’OPECST. Aujourd’hui l’Europe entière est frappée. La République Tchèque n’avait recensé presqu’aucun cas, elle est désormais le pays le plus touché. La Grèce, très épargnée la première fois, a déclaré le couvre-feu. L’Allemagne qu’on donnait en exemple est en pleine flambée et la chancelière convoque en urgence les Présidents des Länder. D’un pays à l’autre les mesures s’enchaînent et chacun répond dans l’urgence, quand ce n’est pas dans la panique.


Cette situation est tragique pour les gouvernants. D’un côté beaucoup de citoyens ne leur font plus confiance, de l’autre ils veulent être rassurés par des paroles et des actes clairs, précis et efficaces. Tout le monde voit bien qu’on est en présence d’un phénomène inédit, qui force à hésiter, à changer d’avis, à réagir au coup par coup, et pourtant tout le monde attend des décisions assurées et nettes. Et parce que l’une de leurs missions essentielles est de rassurer, les politiques tombent dans le piège d’affirmer des certitudes, qui sont contredites dès le lendemain. Les opposants s’engouffrent dans la brèche avec un reproche permanent, répété ad nauseam : « Vous n’êtes pas capable d’anticiper », reproche, mon humble avis, aussi facile qu’injuste quand on sait que face à cette situation imprévisible il est dans de nombreux cas presqu’impossible d’anticiper.


C’est la raison pour laquelle je ne vais pas participer au concert des critiques, ni vous dicter les décisions que vous devez prendre. Je pense même qu’un certain nombre de ces critiques, dans le contexte tragique que nous connaissons qui impose l’unité de la Nation, sont inopportune. Hier soir le Président de la République a annoncé les nouvelles mesures de lutte contre l’épidémie. Je suppose qu’il l’a fait en conscience, et qu’il dispose de beaucoup plus d’informations que moi. En revanche je voudrais vous proposer deux ou trois réflexions.


La première est que l’enjeu des prochaines semaines et des prochains mois est bien entendu capital. Comment se débarrasser du virus sans mettre à nouveau l’économie à terre ? Comment casser les chaînes de contamination sans entraîner une récession d’une violence inouïe ? Je dis d’une violence inouïe car lorsqu’on constate les dégâts du premier confinement sur une économie qui se portait plutôt bien, les mêmes mesures sur un pays qui n’est même pas encore convalescent seraient la recette infaillible de l’effondrement économique, puis social, puis enfin politique. Nous sommes sur un chemin de crête terriblement dangereux. Prendre des mesures insuffisantes ce serait laisser mourir des gens, mais tuer l’économie c’est en faire mourir d’autres. Vous avez choisi un confinement « allégé », si l’on peut dire, en laissant travailler tous ceux qui le peuvent sans danger, en laissant ouvertes les écoles, en permettant les déplacements professionnels. Je ne sais, et personne ne sait, si vous avez placé le curseur au bon endroit et malheureusement nous ne le saurons qu’après coup, mais je constate qu’à quelques détails près, dans notre Europe frappée au cœur, tous les gouvernements prennent des mesures semblables. Je n’aurai pas l’outrecuidance de prétendre vous conseiller d’autres solutions et si d’autres le font, j’aimerais qu’ils le fassent en prenant garde de ne pas rompre une unité nationale indispensable et pourtant déjà bien mise à mal.


Ma deuxième réflexion, et je ne suis pas le seul à le dire ici, c’est que chacune des mesures prises emporte avec elle une restriction des libertés publiques. L’immense majorité de nos concitoyens l’acceptent, à condition qu’elle ne soit que temporaire. La Vème République confère à l’exécutif des pouvoirs bien supérieurs à ceux du Parlement et tous ses gouvernements ont été tentés, à un moment ou un autre, de s’en servir, parfois d’en abuser. Je voudrais vous mettre en garde contre cette tentation. Depuis le début de la crise le Sénat a accepté dans une très large mesure de vous laisser prendre vos responsabilités. Il vous a autorisé à prendre en quelques semaines un nombre d’ordonnances aussi élevé que celles qu’on prend habituellement en tout un quinquennat. Il s’apprête à vous permettre de prolonger leurs effets et d’en prendre d’autres. Mais il vous demande d’une part de les limiter dans le temps, peut-être un peu plus que vous ne le souhaiteriez et de revenir régulièrement vers la représentation nationale. Je souhaite que vous l’acceptiez, Monsieur le Premier Ministre, car c’est un des meilleurs moyens de préserver l’unité nationale dont vous avez besoin.


Ma dernière réflexion, la plus préoccupante sans doute, et je veux, à ce stade de mon intervention m’associer à mon tour à l’hommage aux victimes de l’effroyable attentat de Nice, à la douleur de leurs familles, de tous les chrétiens, et en fait de tous les français, ma dernière réflexion est que la conjonction des crises : virus, terrorisme, écroulement économique, bond du chômage et des difficultés sociales, ne peut pas ne pas avoir de conséquences sur nos démocraties déjà affaiblies et qui comptent tant d’ennemis, les attentats de Conflans et de Nice et la crise de ces derniers jours avec le sultan d’Istanbul en étant les derniers exemples. Un peu partout en Europe des manifestants refusent désormais les décisions des gouvernements sur l’urgence sanitaire. Il n’y a pas de meilleur carburant pour les rhétoriques complotistes, les discours allumés et les fausses nouvelles que l’ensemble de ces chocs simultanés et leur complexité. La France y échappe pour l’heure et c’est une bonne chose. Souhaitons qu’elle garde cette sagesse malgré les épreuves, malgré la profusion des Diafoirus télévisés qui se succèdent et se contredisent, malgré les fanatiques qui tuent au hasard et sans doute continueront de le faire. Souhaitons que la corde tendue à l’excès ne vienne pas à se rompre. Il y faudra beaucoup d’efforts, beaucoup de patience, beaucoup de courage. Mais c’est l’avenir de notre société qui est en jeu, c’est notre façon de vivre ensemble, c’est notre démocratie. Puissions-nous, tous ensemble, en prendre soin.


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