Claude Malhuret - Débat - Enjeux stratégiques de l'actualisation de la loi de programmation militaire
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5 mai 2026
Monsieur le Président,
Madame la Ministre,
Monsieur le Président de la Commission des Affaires étrangères et de la Défense,
Mes chers Collègues,
Permettez-moi de m'associer tout d'abord à mon tour à l'hommage aux deux soldats de l'armée de terre décédés cette nuit à Angers.
On ne juge pas un livre à sa couverture. On ne doit pas davantage juger une loi à son intitulé, mais à la volonté de l'exécuter.
De ce point de vue, toutes les lois de programmation militaire, celles de la France et plus encore celles de nos voisins européens, depuis la chute du mur de Berlin, ont été des lois de facilité, d'imprévoyance et, pour tout dire, de renoncement, au nom de l'affligeant cliché des dividendes de la paix, à l'exact opposé du "Si vis pacem para bellum" romain, pourtant connu depuis 2000 ans.
C'est le point central du débat de ce jour.
Le contexte stratégique est connu.
Le XXe siècle fut celui du combat mortel entre les démocraties et les régimes totalitaires.
Après avoir souvent frôlé la défaite, les démocraties l'ont emporté lors de la chute de deux murs, le mur de l'Atlantique en 1944 et celui de Berlin en 1989.
Sans cela, nous serions aujourd'hui une province occidentale du Reich allemand ou un oblast lointain de l'Union soviétique.
Les dernières années du XXe siècle ont été celles d'un bref moment unipolaire occidental et surtout de l'hyperpuissance américaine. Le symbole de la fin de cette courte parenthèse fut la chute, non pas de deux murs, mais de deux tours à Manhattan.
La suite est la naissance d'un monde multipolaire où les nations nées de la décolonisation ont conforté leur rôle économique et politique et sont devenues des puissances mondiales ou régionales. Mais aussi l'apparition de nouveaux acteurs, organisations internationales, multinationales plus puissantes que de nombreux pays, ONG, groupes terroristes ou mafias d'une puissance sans précédent.
Le deuxième élément est le retour des dictatures dont nous avions cru qu'elles étaient vaincues à jamais et qui forment à nouveau une internationale de la haine de l'Occident, au premier rang desquels Russie, Chine, Corée du Nord et Iran sont bien décidés à prendre leur revanche. La montée en puissance foudroyante de la Chine et sa double hégémonie conflictuelle avec l'Amérique rend ce monde multipolaire plus dangereux que jamais.
Ce constat ne serait pas si angoissant s'il ne s'y ajoutait un élément si souvent rencontré dans l'histoire des nations et des empires, la crise interne de l'Occident.
De 2016 à 2020, et plus encore depuis sa réélection, Trump a consacré son temps à détruire pièce par pièce le système mis en place par ses prédécesseurs depuis 1945 qui assurait leur prééminence. Fracturation de l'OTAN, dénonciation des alliés, trahison de l'Ukraine et de l'Europe au profit de la Russie, opérations militaires sans but et sans stratégie qui déstabilisent toute la planète et discréditent pour longtemps le camp occidental aux yeux du monde entier.
Notre continent n'est pas à l'abri d'un tel naufrage, et particulièrement la France, où sont aujourd'hui majoritaires à l'Assemblée deux partis extrêmes qui partagent la même haine de l'Europe, des États-Unis, de l'OTAN et de la démocratie, et le même soutien au criminel de guerre du Kremlin et à ses complices en Europe.
Partis extrêmes dont l'un est susceptible d'arriver au pouvoir dans moins d'un an, tout comme ses alter ego en Allemagne et en Grande-Bretagne.
Devant ce constat, la réponse paraît tout à fait simple.
L'Europe est seule. Elle doit se donner les moyens de son autonomie stratégique, comme l'avait souhaité le général de Gaulle il y a plus de 60 ans. Mais les obstacles sont gigantesques. L'Allemagne, après avoir sacrifié son armée comme son industrie nucléaire, ne cesse d'hésiter entre devenir le pivot d'une Europe militaire et rester sous le parapluie américain.
La Grande-Bretagne est minée par la catastrophe désormais évidente du Brexit. Et la France a perdu sa crédibilité par l'effondrement de ses finances publiques poursuivies sans relâche depuis 40 ans.
La loi de programmation militaire est importante, mais elle n'est pas le seul sujet.
L'urgence est de mettre sur pied une politique de défense européenne, car chacune de ses nations ne pèse rien isolément dans le jeu mondial. Nous savons tous ce que suppose cet objectif. Une réindustrialisation au service du réarmement, la définition d'objectifs communs, de normes communes, d'interopérabilité des armées, de coopération mettant fin aux bisbilles du SCAF ou des eurobonds de défense, une doctrine de dissuasion concertée et partagée.
Nous ne convaincrons jamais nos ennemis de l'extrême droite et de l'extrême gauche, cinquième colonne des tyrans, que seule l'Europe a aujourd'hui la dimension et les moyens pour assurer sa sécurité.
Mais l'enjeu est d'en convaincre tous les autres. C'est un défi existentiel.
À ceux qui doutent qu'il puisse être relevé, je voudrais citer quelques mots d'un homme qui n'est pas mon mentor.
Il avait voté non à Maastricht. Et pourtant, Philippe Séguin, car c'est de lui qu'il s'agit, disait dans un congrès du RPR à la fin du siècle dernier : "Nous croyons à la nécessité pour l'Europe d'assurer, un jour aussi prochain que possible, sa propre sécurité".
Il déclarait que l'Union européenne devait avoir une politique étrangère et de défense commune, avec la mise en place d'un Conseil de sécurité de l'Union européenne.
Il allait plus loin encore en disant, je cite, qu'"il serait absurde de penser que l'Europe ne bénéficie pas, toute entière, dès aujourd'hui, de la détention de l'arme nucléaire par la France et le Royaume-Uni". Ces paroles datent de 1998.
Elles prouvent que des plus souverainistes aux plus européens, nous pouvons tomber d'accord sur l'essentiel.
Près de 30 ans plus tard, il n'y a rien à y ajouter, si ce n'est qu'entretemps, Poutine a envahi l'Ukraine, que Trump a trahi l'alliance et affaibli les États-Unis, et que le temps presse. Nos parents ont triomphé des totalitarismes au XXe siècle au prix de tous les sacrifices. La tâche de notre génération est de comprendre que les défis sont revenus dans un monde encore plus dangereux, et de trouver, à l'échelle de l'Europe, la force de les affronter.
Je vous remercie.




