Claude Malhuret - Débat - « L'Ukraine au lendemain des midterms américaines : quelle stratégie pour la France et l'Europe ? »
5 novembre 2026
DÉBAT DANS LE CADRE DE L'ESPACE RÉSERVÉ DU GROUPE LES INDÉPENDANTS
Madame la Présidente,
Madame la Ministre,
Mes chers Collègues,
Il y a bientôt deux ans, ici même, je comparais la présidence de Trump à la cour de Néron.
Je m'étonnais de la résignation des Américains et j'annonçais qu'ils se ressaisiraient un jour.
Ce jour est arrivé.
Mais ne faisons pas l'erreur de croire que la déroute des MAGA règle tout.
Un président américain affaibli conserve d'énormes pouvoirs. Trump les a toujours exercés bien au-delà de ce que permet la Constitution américaine.
Il continuera à le faire avec son équipe de boutefeux dont la servilité sera d'autant plus forte qu'ils savent qu'ils devront rendre des comptes le jour où l'exécutif n'aura plus les moyens de les protéger.
Tout n'est pas réglé parce que les deux mois qui nous séparent de l'installation du Congrès sont des mois dangereux.
L'ampleur de la victoire démocrate rend moins probable une contestation qui aurait été immédiate en cas de résultat serré.
Mais attendons-nous à toutes les manœuvres juridiques ou politiques, légales ou illégales, pacifiques ou violentes, pour contourner le résultat des urnes.
Tout n'est pas réglé parce que les électeurs qui avaient choisi Trump en 2024 et qui l'ont sanctionné hier l'ont fait à cause du coût de la vie, de la guerre en Iran, de la corruption et des scandales, mais ne sont pas devenus démocrates du jour au lendemain.
Et si les démocrates ont emporté le Congrès, ça ne signifie pas qu'ils en ont fini avec leurs divisions et avec la montée des extrêmes chez eux, comme chez les Républicains, comme en définitive dans toutes les démocraties.
Tout n'est pas réglé parce que le mal causé à l'Amérique en deux ans est terrifiant.
Les taux des obligations au plafond, l'inflation à des niveaux records, l'essence au plus haut, des pans entiers du système de santé et de sécurité sociale détruits. Au Pentagone, les généraux les plus qualifiés ont été révoqués. Le meilleur matériel militaire sacrifié dans une guerre invraisemblable de stupidité.
L'administration a été purgée de milliers d'experts essentiels à son fonctionnement.
L'USAID a purement et simplement disparu.
Les dossiers Epstein ont été mis sous le coude pour protéger Trump de toutes les accusations de violences sexuelles. Ses amis oligarques des plateformes confisquent toutes les données, y compris les nôtres, et entretiennent une atmosphère de guerre civile sur leurs réseaux asociaux.
Chaotique, brutale et gangrenée par la corruption, la politique étrangère de Trump n'a pas visé à défendre l'intérêt national, mais à maximiser les gains de la famille du président, des idéologues qui l'entourent et des hypercapitalistes de la tech soutenant le gouvernement tout en en tirant profit.
Enfin, tout n'est pas réglé parce que l'ordre du monde a changé.
Le système international fondé par les États-Unis et leurs alliés en 1945 repose sur la reconnaissance de la souveraineté des États et la primauté du droit.
Cet ordre international est l'ennemi à abattre pour Poutine, Xi, Kim Jong-un ou Khamenei.
C'est hélas aussi l'objectif de Trump.
Les Américains qui ont fondé cet ordre et l'ont défendu pendant près d'un siècle participent désormais à sa destruction.
Le résultat le plus grave de ces deux ans de présidence est d'avoir mis à genoux l'OTAN, l'alliance la plus solide contre la Russie et la Chine.
Ce désastre, il faudra des années aux États-Unis pour le réparer.
L'Ukraine n'oubliera pas, l'Europe n'oubliera pas, nos ennemis n'oublieront pas et l'Histoire n'oubliera pas.
Il nous faut maintenant en tirer les leçons.
La première, c'est que nous n'avons pas agi avec Trump comme nous l'aurions dû.
Les concessions ont été contre-productives. Droits de douane asymétriques, entrée de nouveaux produits agricoles américains sur nos marchés, engagement de 750 milliards d'achats de produits énergétiques, d'équipements militaires, transfert aux Européens de la totalité du coût de l'aide à l'Ukraine.
La concession la plus inquiétante est sans doute de n'avoir pas profité de l'augmentation des dépenses militaires européennes pour diminuer notre dépendance aux capacités américaines et pour certains pays de l'avoir accrue.
Cette docilité est en train de s'estomper.
Le Groenland a marqué le premier mouvement de refus, mais c'est la rébellion du Canada qui a déclenché le vrai signal en montrant que Trump n'est puissant que par ses menaces.
Le TACO, comme les Américains l'ont surnommé, s'aplatit lorsqu'on lui résiste.
La nouvelle alliance entre européens et canadiens montre le chemin.
Le virage politique aux États-Unis va l'élargir.
Au lieu de jouer l'apaisement avec Trump, nous devons désormais conforter ceux qui vont s'opposer à lui.
Les Démocrates, mais aussi la frange modérée des Républicains et tous ceux dans les rouages de l'administration américaine qui rongent leurs freins depuis deux ans.
Mais notre première responsabilité, c'est de résoudre nos propres problèmes.
C'est d'éviter que le principal allié de Trump et de Poutine chez nous, le parti dont la présidente faisait le pied de grue devant la Trump Tower pour mendier un rendez-vous, n'arrive au pouvoir.
Si demain l'AfD en Allemagne, Farage au Royaume-Uni et le RN ici devaient l'emporter, ce serait un drame pour l'Ukraine, mais ce serait d'abord un drame pour l'Europe.
Ici et aux États-Unis, ceux qui veulent faire gagner l'Ukraine, réformer l'alliance atlantique et protéger l'Europe des assauts de Poutine vont livrer un combat difficile pour vaincre ses alliés, l'extrême droite et l'extrême gauche, en commençant par les prochaines élections en France, en Allemagne et au Royaume-Uni, comme l'ont fait les Hongrois, les Serbes et les Polonais.
Nous devons ensuite, de ce côté comme de l'autre de l'océan, nous engager pour l'Ukraine au-delà, bien au-delà de ce qui a été fait jusqu'ici, et comprendre qu'une aide très supérieure à celle que nous avons apportée serait infiniment moins coûteuse qu'une victoire de Poutine.
Il faut cesser, pour de bon, d'acheter du gaz russe, transférer les avoirs russes gelés à l'Ukraine, établir une zone d'exclusion aérienne au-dessus de l'Ukraine.
Accélérer le remplacement de Starlink qui peut s'arrêter à tout moment par des systèmes européens, canadiens ou australiens.
Accélérer la production de défense sol-air. Accélérer la coproduction de drones avec l'Ukraine.
La troisième urgence est de nous réarmer.
En 2022, il y a trois ans, le président de la République a annoncé l'entrée en économie de guerre.
Cette promesse, faite au nom des Européens, n'est pas tenue à ce jour.
Notre réarmement suppose notre réindustrialisation, alors qu'en trois ans, nous avons été incapables de mettre en œuvre plus de 15% du rapport Draghi.
Le vrai réarmement de l'Europe, en fait, c'est son réarmement moral.
Nous devons convaincre l'opinion face à la lassitude et à la peur de la guerre, et surtout face aux complices de Poutine, l'extrême droite et l'extrême gauche, qui combattent chaque jour l'unité européenne et la défense européenne.
La paix qu'ils prétendent défendre, tout en refusant depuis quatre ans l'aide aux Ukrainiens, c'est la capitulation.
La paix de la défaite, la paix des traîtres qui se qualifient de patriotes, mais qui, en tournant le dos à l'Ukraine, tournent le dos aux valeurs qui ont fondé la France : la liberté, la souveraineté, la dignité humaine.
Le sort de l'Ukraine se joue dans les tranchées, mais il dépend aussi de ceux qui, aux États-Unis, veulent défendre la démocratie et ici de notre capacité à unir les Européens, à trouver les moyens de leur défense commune et à refaire de l'Europe la puissance qu'elle fut un jour dans l'histoire et qu'elle hésite à redevenir.
Je vous remercie.




