Claude Malhuret - Explications de vote - Programmation militaire pour les années 2024 à 2030
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9 juin 2026
Projet de loi actualisant la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 et portant diverses dispositions intéressant la défense - Dossier législatif
Monsieur le Président,
Madame la ministre,
Mes chers Collègues,
Vous avez commémoré, Madame la ministre, ce week-end le débarquement du 6 juin 1944. Vos fonctions vous ont fait obligation d'accompagner avec la courtoisie requise un alcoolique notoire, ancien consommateur de stupéfiants, au thorax tatoué de symboles d'extrême droite, qui a renommé le Ministère de la Défense américain qu'il dirige : "Ministère de la Guerre". Au moment où Trump revendique depuis un an, menaces à l'appui, le Prix Nobel de la paix, cela en dit long sur la cohérence de la politique étrangère américaine à l'ère MAGA.
Mais le plus douloureux fut sans doute, en vous recueillant sur les tombes des soldats américains morts pour notre liberté, de le faire aux côtés de l'envoyé d'un gouvernement qui a décidé de trahir l'Ukraine et l'Europe, d'affaiblir l'OTAN, d'accabler ses alliés et de pactiser avec les pires dictateurs de la planète. Cette présence qui, les années précédentes, était le témoignage de la force du lien transatlantique, a cette année été utilisée par ce personnage pour insulter à nouveau les Européens en Normandie.
C'est dans ce contexte de bouleversement des équilibres mondiaux, orchestré par un président américain populiste, isolationniste, complotiste et corrompu, que nous allons voter l'actualisation de la loi de programmation militaire. Ce contexte se résume en une phrase : l'Europe est seule et ne peut désormais compter que sur elle-même, alors que pour la première fois depuis des décennies, une guerre de haute intensité se déroule à ses portes et que tous les experts militaires s'accordent, vous l'avez vous-même rappelé, pour dire que le risque d'un conflit majeur sur son sol est une hypothèse possible dès 2030.
Votre gouvernement a pris acte du retour de la guerre et du durcissement stratégique international. L'augmentation des crédits militaires depuis 2017, l'effort proposé par ce texte en faveur des munitions, de la cyberdéfense, du renseignement, des drones, du spatial ou de la dissuasion nucléaire sont bienvenus et il faut le dire clairement. Mais cela ne doit pas nous dispenser de poser les questions de fond.
Notre situation budgétaire menace notre liberté stratégique. Faut-il augmenter les dépenses militaires au risque d'aggraver un budget largement déficitaire ou rétablir nos finances au risque de mettre en jeu notre sécurité ? C'est le débat qui a donné lieu aux discussions les plus vives dans cet hémicycle mercredi dernier, mais c'est un débat légitime. Dans le contexte international que je viens de décrire, il serait impensable de rester sur cette impasse. Il nous reste quelques jours pour préparer une Commission mixte paritaire qui doit impérativement trouver un compromis.
Pendant 30 ans, l'Europe a désarmé pendant que le reste du monde se réarmait. Nous avons célébré les soi-disant dividendes de la paix comme si elle était éternelle. Nous avons réduit les stocks, les effectifs, les capacités industrielles, les budgets. Nos armées sont remarquables par la qualité de leurs soldats, de leurs officiers et de leurs équipements. Mais elles sont calibrées pour des opérations limitées, pas pour un conflit de haute intensité. L'Europe continue de parler le langage de la puissance, mais sans s'en donner les moyens.
Chaque crise révèle les mêmes faiblesses. Des diplomaties dispersées, des intérêts nationaux contradictoires, des dépendances énergétiques incohérentes, des politiques industrielles concurrentielles, des doctrines stratégiques incompatibles. Nos querelles tribales continuent. Le dernier exemple, ces jours-ci, en est l'échec du SCAF franco-allemand. L'Europe stratégique reste un projet, car nous n'avons pas construit une volonté politique commune. Pire encore, la règle de l'unanimité nous expose aux trahisons de nouveaux Orbán qui continueront à nous faire rester sur place dans un monde qui court.
Nous ne convaincrons jamais nos ennemis de l'extrême droite et de l'extrême gauche, cinquième colonne des tyrans, anti-Europe, anti-OTAN et pro-Poutine, qui se disent patriotes et qui sont des traîtres, que seule l'Europe aujourd'hui a la dimension et les moyens pour assurer sa sécurité. Mais l'enjeu est d'en convaincre nos concitoyens. Encore faut-il que nos dirigeants prennent conscience de la gravité de la situation.
En 2018, ici même au Sénat, j'ai réclamé l'interdiction de Russia Today et de Sputnik. Le ministre d'alors m'a répondu assez sèchement : "Vous n'y pensez pas, Monsieur Malhuret, et la liberté d'expression ?" La liberté d'expression pour la propagande du FSB et pour sa propagandiste. Le lendemain du 22 février 2022, RT et Spoutnik étaient interdits en urgence dans toute l'Europe. Quel meilleur exemple de notre naïveté congénitale ? Est-ce que nous avons compris aujourd'hui ?
Nous sommes le 9 juin 2026, et Madame Fedorova, agent d'influence russe, ex-dirigeante de RT, s'exprime chaque jour sur une chaîne française et n'a toujours pas été renvoyée vers son Éden poutinien. À partir de quand décide-t-on d'appeler l'intelligence avec l'ennemi le soutien à la guerre hybride que nous mène le criminel de Moscou ? Quant au ciel ukrainien, il n'est toujours pas protégé par la coalition des volontaires qui refuse le bouclier SkyShield et laisse chaque jour des femmes, des hommes et des enfants ukrainiens mourir victimes du criminel de guerre du Kremlin.
Tant que dureront ces situations, comment croire à la lucidité et à la volonté des Européens ? La nouvelle situation stratégique est redoutablement claire. La Russie est un astre mort dont Poutine précipite la chute et qui risque d'entraîner l'Europe dans son délire mortifère. Le gouvernement corrompu des États-Unis, dirigé par un psychopathe ignare, a transformé ses alliés en ennemis, les dictateurs en partenaires et amorce un déclin dont il est difficile de savoir s'il sera réversible. Et la Chine, qui s'impose chaque jour comme une véritable puissance, est une dictature implacable qui a décidé de supplanter les démocraties, à commencer par celle de notre continent.
L'histoire nous enseigne une leçon simple. Les nations qui refusent de voir les dangers à temps finissent toujours par payer cher leur réveil tardif. MacArthur, le vainqueur de la guerre du Pacifique, disait : "Les batailles perdues se résument en deux mots : "trop tard"". Pour l'Europe, prenons garde qu'il ne soit pas un jour trop tard.
Je vous remercie.




