Pierre Médevielle - Déclaration du Gouvernement portant sur la lutte contre le narcotrafic et la criminalité organisée
- Les Indépendants
- 18 déc. 2025
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17 Décembre 2025
Déclaration du Gouvernement portant sur la lutte contre le narcotrafic et la criminalité organisée
Monsieur le Président,
Monsieur le Premier Ministre,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mes chers Collègues,
"La drogue est une gangrène qui menace chaque pays touché par son trafic", disait le Président Jacques Chirac en 2003. Vingt ans plus tard, force est de constater que cette gangrène a fortement progressé. Le narcotrafic n'est pas une délinquance parmi d'autres, il est l'axe majeur de la criminalité organisée, structurée, financiarisée et violente. Il s'enracine dans nos territoires, s'adapte en permanence à l'action publique et conteste par la force l'autorité même de l'État. Longtemps cantonné à quelques quartiers ou à certaines grandes métropoles, il s'étend aujourd'hui aux villes moyennes, aux zones périurbaines, aux territoires les plus ruraux, aux collèges, aux lycées et même dans les vestiaires des stades. Les coups de feu ne sont plus exceptionnels. Pour certains de nos concitoyens, ils deviennent presque un bruit de fond. Voilà le basculement que nous sommes en train de vivre.
Notre Groupe tient à saluer l'implication des pouvoirs publics. Les forces de sécurité intérieure, les douanes, l'office anti-stupéfiants et les magistrats spécialisés sont pleinement mobilisés. Les quantités de drogue saisies atteignent des niveaux inédits. Des records sont battus en mer, dans les ports, sur nos routes, dans nos aéroports. La Marine nationale est en pointe. En 2025, elle a saisi plus de 83 tonnes de drogue, d'une valeur globale de 3,6 milliards d'euros. C'est 70% de plus qu'en 2024.
Mais ces saisies, aussi nécessaires soient-elles, disent surtout une chose : l'ampleur du phénomène. Elles ne sont pas le signe d'un trafic maîtrisé, mais celui d'un trafic industrialisé. Les milliers de points de deal, la permanence des flux, la rapidité de reconstitution des réseaux montrent que nous avons affaire non pas à une criminalité contenue, mais à une véritable économie parallèle, installée et internationale. Cette économie criminelle s'appuie sur les nouvelles technologies, les cryptomonnaies pour dissimuler l'argent, les messageries cryptées pour organiser le trafic à l'échelle internationale. Les enquêtes l'ont montré, ce sont des millions de messages échangés, des milliers d'acteurs impliqués, bien au-delà des capacités humaines traditionnelles de traitement.
Les réseaux sont fragmentés et spécialisés. Ils fonctionnent en une forme de taylorisme criminel. Logisticiens, collecteurs, blanchisseurs ou encore distributeurs. Les flux sont continus, les quantités fractionnées, les responsabilités diluées. Des progrès majeurs sont réalisés par les services d'enquête, notamment s'agissant des messageries cryptées. Nos agents doivent cependant bénéficier de moyens plus importants pour faire tomber les réseaux. Cette sophistication technologique bouleverse profondément notre rapport au temps pénal.
Elle permet aux réseaux de survivre aux arrestations, de se reconstituer rapidement et parfois de poursuivre leurs activités malgré l'incarcération de leurs chefs. Monsieur le garde des Sceaux, vous avez pris le problème à bras le corps et nous saluons votre action. Derrière les trafics, derrière ces flux et ces chiffres, il y a une réalité humaine, tragique et brutale. La drogue fait des victimes parmi ceux qui la vendent et elle fait des victimes parmi les consommateurs. Et elle fait des victimes parmi celles et ceux qui n'avaient rien demandé.
J'ai une pensée pour Soukaina, cette étudiante en médecine, fauchée par une balle perdue alors qu'elle était dans sa chambre. J'ai une pensée pour tous nos concitoyens dont le quotidien est marqué par la peur et la violence du trafic. J'ai une pensée enfin pour celles et ceux qui osent dire non, pour ceux qui refusent la loi du silence, comme le frère d'Amine Kessaci, lâchement assassiné. Parce que les profits explosent, parce que les enjeux financiers sont devenus colossaux, il n'y a pas que les produits qui sont importés, les méthodes le sont aussi.
En Europe, nous voyons désormais poindre la violence des cartels latino-américains, armes de guerre, règlements de comptes en pleine rue et des mineurs parfois âgés d'à peine 14 ans utilisés comme tueurs à gages. Cette violence n'est pas une dérive, elle est un outil assumé de gestion, de domination et de conquête des territoires. Dans la lutte contre le trafic, les ports sont un des points névralgiques. Rotterdam a engagé une sécurisation massive. Anvers reste fortement sous tension. En France, le port du Havre nécessite des moyens supplémentaires pour faire face à cette pression criminelle croissante.
Les dockers sont menacés. Les agents pénitentiaires sont intimidés. La corruption devient un levier stratégique. En effet, le narcotrafic ne peut prospérer sans blanchiment massif des profits, sans infiltration de l'économie légale, sans pression, sans enlèvement, sans exécution ciblée. Tant que l'argent du crime circulera plus vite que nous le saisissons, nous laisserons au réseau un avantage décisif. Il y a enfin l'éléphant dans la pièce, les consommateurs. Sans eux, il n'y a pas de trafic de drogue et je veux d'emblée dire que la responsabilité pénale n'est pas incompatible avec la prévention et les soins.
Nous ne pouvons pas détourner le regard. Les Pays-Bas, tentés par la distinction entre drogue dure et douce, ont démontré l'impuissance de ce modèle. La banalisation de l'usage, la tolérance implicite, l'hypocrisie collective nourrissent directement les réseaux criminels. Qu'on le veuille ou non, la consommation finance directement l'évasion de Mohamed Amra, les attaques contre les prisons, les enlèvements et les assassinats. Derrière l'ecstasy en Rave party, derrière le rail de coke en boîte de nuit, il y a des chambres de torture et des exécutions.
Les consommateurs portent une très lourde responsabilité. Le changement d'échelle du narcotrafic que nous connaissons aujourd'hui est lié à une substance en particulier, la cocaïne. Un kilo s'achète environ 1 000 euros en Amérique latine, il se revend jusqu'à 60 000 euros en Europe. En 2023, plus d'un million de Français ont consommé au moins une fois de la cocaïne, près de deux fois plus qu'en 2017. Une telle rentabilité offre des capitaux criminels considérables, alimente une violence sans frein et transforme le trafic de drogue en une industrie internationale.
Comme si le tableau n'était pas assez sombre, nous devons garder à l'esprit que nous ne sommes pas encore confrontés à ce que connaissent d'autres pays, notamment les Etats-Unis. Je pense au fentanyl, à ses ravages sanitaires, ses milliers de morts. Les signaux faibles existent et il serait dangereux de les ignorer. Il faut agir rapidement et fermement.
Par là, je ne dis absolument pas que la justice est laxiste. Avec un taux d'occupation carcérale de 136%, il serait injuste et inefficace de mettre en cause les magistrats. Ce n'est pas la justice qui est défaillante, c'est la promesse qui lui est faite, qui n'est pas encore tenue. Tant que nous ne créerons pas de nouvelles places de prison réellement sécurisées, tant que l'incarcération ne coupera pas les réseaux, nous ne pourrons pas exiger davantage de ceux qui rendent la justice.
Face à une économie criminelle mondialisée, notre réponse doit être globale, pénale, financière, technologique, sans angle mort. La lutte contre le narcotrafic exige des moyens et surtout du courage. Quand on regarde ce qui se passe chez nos voisins en Europe, nous n'avons pas à nous féliciter ni à rougir, mais on voit bien que la solution miracle n'existe pas encore. Le Groupe Les Indépendants soutiendra bien sûr l'initiative du Gouvernement. C'est une bataille de longue haleine, mais c'est une bataille que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre.
Je vous remercie.








